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20 novembre 2014

La dépression: une maladie de la vie


Quand elle survient, elle ne prévient pas : dans l’après-coup d’un choc affectif et émotionnel, le départ d’un enfant, la perte d’un travail, une séparation, la disparition d’un être cher, une maladie brutale, etc., ou bien plus insidieusement la prise de conscience du temps qui passe, d’un avenir sombre, la reconnaissance du
tragique de l’existence. Alors, la dépression, avec son cortège de symptômes, s’installe : fatigue, tristesse, sentiment de vide, douleur morale, repli sur soi, absence de désir et de plaisir. Notre époque est prompte à vouloir traiter ces symptômes urgemment, notamment par des moyens chimiques : les médicaments, alors, seront utiles, mais ils ne guériront pas du malaise – mal-être – de l’existence. Comment évacuer la souffrance psychique qui est au fond de l’état déprimé ? Comment retrouver le désir d’agir, d’aimer, de vivre ? La dépression est la maladie du vivant humain. Tout un chacun y sera confronté, à un moment ou à un autre de son existence, avec des formes d’apparition et des conséquences diverses. Alors il n’y aura pas d’autre choix pour le sujet, sauf à s’installer dans une expérience de « vie morte », un temps « inanimé », que de traverser cette épreuve en l’extériorisant par la parole, dans la relation à l’autre, pour ranimer un travail de pensée et un désir d’action.

Je pense à cet homme de 50 ans qui, sous la menace – réelle ou imaginaire ? – de perdre sa « situation », professionnelle et sociale, est atteint de divers et fréquents malaises physiques, ne voulant plus sortir de chez lui, parler à personne, trouvant refuge dans le sommeil – artificiel – grâce aux médicament. Le médecin qu’il a consulté, après beaucoup de réticences, lui ayant prescrit un antidépresseur avec l’injonction d’entamer un travail psychothérapique, il vient donc me rencontrer pour exprimer en paroles cette souffrance intérieure qui le tenaille et essayer d’en comprendre les ressorts, au delà même des circonstances actuelles de son existence. En proie à un sentiment d’anéantissement et de dévitalisation, il lui faudra, au travers de ces longs moments de retour sur lui-même, par la pensée mise en mots, réanimer son temps intérieur, retrouver une capacité de création psychique personnelle, en revisitant différents moments marquants de sa trajectoire de vie. Retrouver une image de soi, dont on peut se sentir dans ces moments-là dépossédé, est aussi l’enjeu de cette rencontre avec un Autre, étranger mais intime dans la relation, pour sortir de cette sensation douloureuse et destructrice d’« être en négatif ».
Je pense aussi à ce petit garçon de 6 ans qui, depuis plus d’un an, a tellement changé, au dire de son entourage, au point de susciter une réelle inquiétude pour son évolution, depuis la naissance de son petit frère. Victor, à l’école comme à la maison avec ses parents, n’est qu’agitation, colère, brutalité, envers les êtres comme avec les objets. Il veut toujours qu’on s’occupe de lui et en même temps rend la relation insupportable, par ses cris et ses gestes violents. Quand il parvient à rester seul, dans sa chambre, alors là, il sombre dans une tristesse sans nom, pleure, déchire ses livres, casse ses jouets. Pendant de longs mois, quand je le rencontre, il ne sera que plainte, agitation et colère. Enfin, depuis peu, Victor me parle avec un certain plaisir de son petit frère qui commence à parler avec lui, visiblement, et le sollicite, pour essayer de tenir debout et marcher ! C’est avec fierté qu’il me rapporte que ce petit frère, haï et réprouvé précédemment, l’interpelle sans arrêt par son nom, « Tor ! », et lui communique une affection sans bornes. Alors, Victor se sent à nouveau important, il n’est plus seul, il s’humanise, sa vie est à nouveau dans la relation, le plaisir. Il n’a plus besoin de s’agiter dans tous les sens pour tenter d’attirer l’attention, ni de la violence pour éprouver des sensations.
Les épisodes dépressifs font très souvent suite à la perte d’un être cher, un parent ou un enfant notamment. A travers le vécu dramatique du deuil, c’est comme si « l’être vivant en soi » disparaissait aussi. La vie devient vide, comme gelée, une tristesse froide envahit le sujet. Ne se manifeste plus que la plainte, une lamentation, une revendication d’injustice, aussi, souvent. Ainsi, Nadia, jeune femme dynamique, indépendante, mère d’une petite fille d’à peine 10 ans, s’est-elle effondrée après la mort – brutale – de son père. La douleur morale est immense. Elle est comme immobilisée, pétrifiée.  Elle ne peut plus sortie de chez elle. Une phobie totale des transports en commun, de la foule, lui interdit de sortir, même pour accompagner sa fille à l’école ou aller faire ses courses dans son quartier. Elle a perdu toute expression humaine, dans les gestes, la voix, la stature. Son corps est comme rétréci, sa pensée immobilisée. « Maman, tu vas pas mourir aussi ?», lui demande sa fille. C’est sa propre mère qui va devoir venir vivre avec elle et sa petite fille, pendant de longues semaines, pour assurer le quotidien, les soins, les tâches, une présence infaillible et vitale.
Peu à peu, le sujet profondément déprimé qui accepte d’être aidé, médicalement et psychologiquement – les deux approches étant indispensables conjointement – et socialement – par un (ou des) proche(s) – va retrouver une liberté de pensée, de parole, des expériences de sensorialité et de motricité, une créativité psychique et relationnelle. Mais pour parvenir à ces possibilités, il lui faudra dans le même temps revisiter tous ses lieux de mémoire personnelle, mettre à l’épreuve de la pensée et du souvenir tous les liens qui fondent et structurent son existence, rétablir une continuité d’être, au delà du vécu des nombreuses ruptures, déceptions et frustrations, réveillées par l’expérience du deuil actuel. La dépression est une maladie humaine du temps. Mais il faut être deux – ou davantage – pour traverser et sortir de cette expérience. Seule la rencontre avec l’Autre – les autres – dans un temps partagé, une présence corporelle, émotionnelle, dans sa fonction de miroir, permettra un échange d’images, d’affects et de paroles qui remettra en marche sa vitalité malmenée pour à nouveau penser, désirer, agir, aimer. On le voit, donc, c’est d’un travail de transformation et d’évolution qu’il s’agit là, qui peut être considéré comme un bienfait de la dépression.
Francis Moreau